08.12.2005

Cuba, la "perle des Caraïbes"

«Bienvenue à Cuba!
Cuba, île verdoyante, altière comme son palmier royal, douce comme le sucre de sa canne, inquiète comme les ouragans qui la secouent, rêveuse comme ses nombreux poètes, sensuelle comme sa musique et son peuple, de souche espagnole, africaine chinoise et française, est une destination sans pareille dans les Caraïbes. Plus qu'une île de plages et de cocotiers, c'est un pays de paysages et de sites à découvrir.»



C'est par ces mots, empreints d'un authentique lyrisme, que le tour operator nous accueille à La Havane.
Cuba, une île aux accents mythiques, décrite par Nicolás Guillén comme «un long lézard vert, aux yeux d'eau et de pierre».
Cuba, terre d'élection de la fête, de la salsa, de ces rythmes et mélodies que Chinolope décrit admirablement comme «une musique de rêves et de plaisirs».
Cuba, réputée bien évidemment pour son sucre de canne, son rhum et ses havanes à la saveur inimitable.
Cuba, patrie de José Martí, du Lider Massimo, du "Che" et autres barbudos révolutionnaires, héros d'une liberté et d'une dignité conquises de haute lutte.
Cuba, décrite déjà par Christophe Colomb comme «la terre la plus belle que des yeux aient jamais vue, pleine de bons ports et de rivières, pleine de belles montagnes».
Cuba, désormais lieu de prédilection pour des touristes à la recherche de soleil et de farniente sur d'immenses plages de sable fin...


Du rêve à la réalité
Ce pays, nous l'imaginons, nous le rêvons tout à loisir dans l'avion qui nous transporte d'Orly à La Havane. Histoire d'atténuer sans doute notre enthousiasme, le commandant de bord nous prédit bien quelques turbulences, mais en fait, nous les éviterons. Ouf! Mieux vaut traverser sans encombre le tropique du Cancer et le détroit de Floride, une zone réputée pour ses ouragans et plaisanteries du même genre!
Voici donc Cuba! L'autocar très confortable qui nous emmène dans l'ouest de l'île emprunte l'autopista où l'on croise autant de véhicules roulant tant bien que mal que d'autres arrêtés sur le bas-côté pour cause d'incident technique ou de panne de carburant. Faute d'autobus, beaucoup de personnes patientent, parfois plusieurs heures, sur le bord de la route, s'abritant du soleil à l'ombre d'un arbre ou d'un pont, dans l'attente d'un très hypothétique moyen de transport. Heureux sont ceux qui, un billet d'un peso à la main, pourront escalader la benne ou la plate-forme d'un camion. La plupart resteront vraisemblablement en rade, aujourd'hui encore.
Premier contact avec la réalité. Premières impressions, pas toujours évidentes à encaisser. Première découverte confirmée par Carmen, notre guide: Cuba est un pays où sévit la pauvreté. Les quelques voitures américaines aperçues de temps en temps ne doivent pas faire illusion. La majorité de la population cubaine n'a accès qu'au minimum vital, en exhibant des cartes de rationnement. Certes, on ne meurt pas de faim à Cuba . Dans les lieux devenus touristiques, les adultes ou enfants qui se résolvent à quémander ne font que rarement l'aumône d'argent, mais plutôt d'un crayon, d'une savonnette, d'un tube de shampooing, parfois d'un bonbon. Mieux vaut le savoir: Cuba fait partir de ces pays où il n'est pas toujours facile d'être touriste.
Fidel Castro a bien déclaré haut et fort que l'embargo américain a fait de Cuba «une étoile d'héroïsme et de vaillance». Dans la vie quotidienne, commente de manière très réaliste Carmen, «avec les dollars, on a tout, tandis que nos supermarchés où l'on paie en pesos sont pratiquement vides». D'où la généralisation du système D: «On vit comme durant la guerre, poursuit notre guide, désabusée mais souriante, à savoir du marché noir. Tout le monde, c'est-à-dire l'État, est propriétaire de tout et tout le monde vole l'État. On se débrouille comme on peut, sans trop penser à son voisin.»

Au pays des "torcedores"
Poursuivons notre route, traversant une campagne verdoyante et variée, ponctuée de bohíos, habitations traditionnelles construites avec des palmiers: des troncs pour l'ossature verticale, de l'écorce pour l'habillage des murs, des feuilles pour la toiture.
Nous faisons halte à Pinar del Rio, un village qui vit de l'exploitation de la canne à sucre, mais surtout du tabac. Nous sommes bien en effet au pays du célèbre havane, ce cigare qui peut être qualifié de produit naturel, à base exclusivement de cette "herbe sacrée" que découvrirent les marins de Christophe Colomb à la fin du XVe siècle. Passons sur les différentes étapes de culture, récolte et fermentation pour nous retrouver dans une authentique "manufacture". Les cigares de luxe, autrement dit les vrais cigares cubains, sont en effet fabriqués exclusivement à la main par les torcedores («ceux qui tordent»), hommes et femmes spécialement formés pour ce minutieux travail.
L'intérieur du cigare (la tripe) est composé d'un mélange de feuilles de tabac roulées les unes sur les autres. Une feuille (la sous-cape) est ensuite posée comme première enveloppe pour obtenir une "poupée". Puis une autre feuille, très souple et très fine, est sélectionnée pour servir de cape. La nervure centrale est ôtée et la feuille est découpée à l'aide de la chaveta (tranchoir recourbé) avant d'être enroulée en hélice autour de la poupée. Finalement, le torcedor colle un bout de feuille comme calotte sur la tête du cigare avant de tailler le pied à la bonne longueur. Le cigare est alors prêt pour subir plusieurs contrôles, avant d'être bagué et conditionné dans des boîtes en bois de pin ou, mieux, de cèdre.
160 millions de havanes sont ainsi produits annuellement par Cuba, source de revenus essentielle dans l'économie du pays.
L'itinéraire, empruntant partiellement la région plus accidentée des montagnes Mogotes, nous ramène à La Havane, avec un détour au célèbre site du "Mural de la Préhistoire" (une gigantesque fresque peinte à même la roche).
Musique et danse sont au programme de la soirée pour clore en beauté cette première journée. Il n'est pas impossible que les Cubains sachent danser avant d'apprendre à marcher, tant cette expression corporelle leur est naturelle et spontanée. Serait-on mélomane ou non, on ne peut échapper à l'envoûtement de leur musique que Fernando Ortiz a définie comme «une histoire d'amour entre les percussions africaines et la guitare espagnole». Et Chinolope d'ajouter dans Esprit de Cuba: «Avec notre musique, nous autres Cubains avons exporté plus de rêves et de plaisirs qu'avec le cigare, plus de douceur et d'énergie qu'avec le sucre. La musique afro-cubaine est feu, délectation et fumée; elle est sirop, fête et bien-être; tel un rhum sonore qui se boit par les oreilles, qui dans le domaine des relations réunit les personnes et les met sur le même pied, qui dans celui des sens dynamise la vie.»

Patrimoine mondial de l'humanité
Visite de La Havane. La journée sera malheureusement trop courte. Elle sera d'autant plus brève que notre balade au coeur de la ville sera soudain interrompue par une pluie torrentielle dont les climats tropicaux ont le secret.
On ne résume pas la capitale cubaine, la plus grande ville des Caraïbes, tant sont diverses, passagères ou plus marquées les impressions et sensations qu'elle suscite.
On découvrira bien entendu le célèbre Malecón, boulevard de front de mer de 8 km de long, lieu privilégié pour toutes sortes de rendez-vous diurnes ou nocturnes. On visitera la Plaza de la Revolución, le Capitole, la Fortaleza de San Carlos de la Cabaña (spectacle chaque soir, avec le traditionnel coup de canon de 21 h).
On s'attardera surtout dans la Habana Vieja, quartier inscrit en 1992 sur la liste du Patrimoine mondial de l'humanité. À voir impérativement la Plaza de Armas, le Palacio de los Capitanes Generales (transformé en musée de la ville), la place de la cathédrale. L'idéal est d'errer chacun à son rythme, prenant le temps d'admirer les différents styles architecturaux (colonial, arts déco, baroque, classique) qui s'enchevêtrent au hasard des rues.

Mar Caribe
Direction le sud-est de l'île. On ne sera pas déçu du voyage!
Une première halte à Cienfuegos permet de découvrir la ville la plus industrialisée du pays (ciment, conserveries, raffinerie de pétrole, centrale nucléaire). Le port de la ville a été construit au début du XIXe siècle par le Français Louis de Clouet, accompagné par une quarantaine de familles originaires de Bordeaux ou provenant de la Nouvelle-Orléans.
Une station ombre et cerveza près du parc José Martí offre à notre guide l'occasion de nous présenter ce héros national dont l'emplacement porte le nom. Né à La Havane en 1853, José Martí a développé des idées révolutionnaires qui ont joué un rôle primordial dans la formation de la conscience hispano-américaine et dans les mouvements de libération de toute l'Amérique latine. Moins médiatisé que le "Che", ce premier apôtre de la révolution cubaine a son buste dans la cour de chaque école du pays. Il a été tué en 1895 durant la bataille de Dos Rios, à la tête de l'armée libératrice. La chanson populaire Guantanamera est basée sur l'un de ses poèmes: «Je suis un homme sincère – Du pays où poussent les palmiers – Avant de mourir je souhaite – Partager les poèmes de mon âme.»
Deuxième halte à Playa Larga, dans la Baie des Cochons. Ce site est connu pour avoir été le lieu d'une tentative d'attentat contre Fidel Castro en avril 1961, à l'instigation de la CIA. Au passage, notre guide tient à préciser que l'appellation du lieu n'a rien à voir avec l'événement, ni avec l'identité des agresseurs!

Trinidad

Une véritable féerie de couleurs nous attend dans cette ville. Elle a été inscrite en 1988 sur la liste du Patrimoine mondial de l'humanité. Elle le mérite assurément, bien que les restaurations faisant suite à une telle distinction soient au point mort, à part le renouvellement de quelques couches de peinture sur les façades des maisons.
Pour le détail des monuments à visiter, il est préférable de se laisser guider par l'inspiration du moment. Les photographes, en tout cas, ne manqueront pas d'y exercer leur talent en cherchant à capter telle ou telle nuance, tel ou tel détail architectural. Trinidad est une réelle fête des yeux, avec en plus cette touche d'intimité et de discrétion qui n'est pas pour nous déplaire.



Hasta siempre!

Traversant l'île du sud au nord, la route nous conduit à travers la Sierra del Escambray. Ces montagnes servirent de refuge aux guérilleros de Che Guevara et Camillo Cienfuegos avant leur entrée victorieuse dans Santa Clara, en décembre 1958. Elles sont jusqu'à ce jour, commente notre guide Carmen, «chargées d'histoire». Tout comme est chargée d'histoire la ville du "Che": Santa Clara.
La visite du mausolée où Che Guevara repose désormais, depuis le 12 juillet 1997, aux côtés de ses plus fidèles compagnons de combat, peut être ressentie comme l'un des temps forts du périple en terre cubaine. Le silence est demandé à l'entrée de ce sanctuaire de la Révolution. Mais point n'est besoin de longs commentaires: le silence est respecté par tout visiteur, spontanément. Moment de recueillement, d'émotion sans doute, de réflexion sur le sacrifice d'une vie au service d'une cause que l'on respecte comme telle et dans laquelle, aujourd'hui encore, s'identifie tout un peuple.
Seul regret, et qu'on nous le pardonne: la figure du "Che" se vend bien. Elle est en tout cas exploitée par les marchands du temple, sur tous les registres: tee-shirts, bérets à l'étoile rouge, gadgets en tous genres. La cause cubaine, nous semble-t-il, ne méritait pas une telle débauche commerciale. Mais qu'on y prête attention et l'on remarquera que lesdits tee-shirts, bérets et gadgets ne sont portés que par... les touristes!
La piété des Cubains, fort heureusement, s'exprime d'une autre manière. La voix grave, ils vous parleront notamment de l'ultime lettre adressée par le "Che" à Fidel Castro, le 1er avril 1965, juste avant son départ pour la Bolivie où il fut assassiné en 1967. Le texte de cet émouvant document est gravé intégralement dans la pierre, au-dessus du mausolée.
En 1969, devant l'assemblée de l'ONU, Che Guevara déclarait: «Je serai prêt, le moment venu, à donner ma vie pour la libération d'un pays d'Amérique latine, sans rien demander à personne, sans rien exiger, sans exploiter personne.»

Varadero

Le périple prend fin sur cette péninsule. Le tourisme de plage au sable fin et de bronzette y reprend tous ses droits. À dire vrai, Varadero ne présente aucun autre intérêt que la mer... et encore la mer, avec toutes les animations et activités sportives qu'elle inspire.
Le site, pourrait-on objecter, est une enclave à touristes, comme il en existe tant d'autres à la surface de notre planète. Les hôtels de luxe y succèdent aux hôtels de luxe. D'autres suivront, dans une frénésie constructrice, le but de l'opération étant simple comme Buenos dias: Cuba s'ouvre à l'apport de devises étrangères, dût-elle pour ce faire se soumettre à la "dollarisation" de sa société.
Pendant ce temps, les valeurs de la Révolution sont enseignées dans toutes les écoles, pour continuer, martèle-t-on dans les esprits, à faire front au capitalisme et aux inégalités qu'il entraîne. «Nous nous opposerons, déclarait le vice-président cubain Carlos Lage, à tout développement du tourisme qui ne serait pas conforme à la morale révolutionnaire, à la morale communiste de notre Révolution.»
Contradiction? Vous avez dit «contradiction»? D'aucuns le pensent, y compris parmi les Cubains. L'histoire jugera...
Pour l'heure, l'un des refrains les plus en vogue à Cuba, après Guantanamera et la chanson consacrée à Che Guevara, est La vie en rose, accommodée à la sauce locale. Cuba se prendrait-elle à rêver elle aussi? Par exemple à des lendemains qui chantent vraiment?

(Ce carnet de route date de 1999)

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