16.01.2006

Éternelle, fascinante Égypte



Il y a mille et une raisons de s’intéresser à l’Égypte. Et donc de partir à la découverte de cette destination touristique qui n’en finit pas de jouer les premiers rôles contre les vents et marées de l’appréhension épisodiquement suscitée par les trublions de la sécurité à l’échelle de la planète.
Quelle que soit la motivation justifiant notre intérêt pour ce pays à nul autre pareil, l’Égypte se suffit à elle-même. Par-delà le temps et nos frêles histoires passagères, elle s’impose à nous comme la "Mère du Monde".


Pour quelle raison l'Égypte exerce-t-elle un tel pouvoir de séduction sur tous ceux qui l'approchent?
Bien sûr, nul ne peut rester insensible aux charmes de ce pays dont on ne saurait trop vanter l'incommensurable richesse architecturale et culturelle. Tout circuit touristique empruntant la vallée du Nil englobe immanquablement – excusez du peu! - les Pyramides et le Sphinx du plateau de Guizeh, la pyramide à degrés de Saqqarah, Louxor et Karnak, la Vallée des Rois et la Vallée des Reines, Assouan, le site d'Abou Simbel dont les temples, construits par Ramsès II, ont été découpés en blocs et remontés à soixante-quatre mètres au-dessus de leur emplacement initial pour ne pas disparaître dans les eaux du lac Nasser.

«Entendre la voix des ancêtres»
Cette rencontre représente, pour qui a eu le bonheur de la vivre, un moment inoubliable. Comment être blasé de contempler la pureté des lignes de Khéops, Khephren et Mykérinos ? Ou encore le subtil raffinement des traits et couleurs auxquels les artistes des dynasties pharaoniques eurent recours pour graver sur la pierre les événements majeurs de leur histoire ?
La réalité dépasse, ici plus qu’ailleurs, l’imaginaire. Les plus ou moins vagues souvenirs d’un acquis scolaire, le déjà-vu-quelque-part et la connaissance livresque se taisent pour faire place à l’émotion discrète qui, soudainement, vous étreint. «Il me faut un silence absolu, affirmait Champollion, afin d'entendre la voix des ancêtres!»Parée de tous ses atours qui contribuent à sa renommée et à son rôle unique dans le concert des civilisations, l’Égypte, aujourd’hui comme hier, s’identifie au mystère, à l’image des trésors archéologiques qu’elle recèle dans le sol aride de son désert.
Nous pensions la connaître déjà, et voici qu’elle se dérobe à nos souvenirs, à nos clichés, aux schémas dans lesquels nous tentions de nous réfugier. Son passé fait partie de notre histoire, voire de nos fibres les plus personnelles, mais nous le redécouvrons plus dense que jamais, plus étrange également, tel un perpétuel défi lancé au temps.
Les plus éminents spécialistes en égyptologie ont écrit des montagnes d’ouvrages, tous plus savants les uns que les autres. Cela n’empêche pas de nouvelles vagues d’archéologues sans frontières de continuer à inventorier, avec une infinie patience et une non moins grande compétence, les entrailles d’une terre qui n’a pas encore révélé tous ses secrets. Avis aux amateurs ! D’autres Champollion ont encore de beaux jours devant eux.
L' Égypte familière qui s'offre à nous, à nos regards, dépasse l'image que nous nous en faisions. Elle n'est en rien assimilable aux contours réducteurs d'une carte postale ou même de notre enthousiasme passager. L'essentiel est de se laisser emporter dans un pèlerinage au-delà du temps. L' Égypte n'a besoin d'interprète qu'elle-même. Elle ne se laisse assimiler à aucun souvenir, à aucun discours. Elle se donne à qui sait l'écouter, à qui sait vibrer au rythme de son âme.
On peut se préparer à affronter le "choc des pyramides". Mais quand on se retrouve au pied de ce que les bâtisseurs ont inventé de plus parfait, les mots tout à coup sont infirmes pour traduire ce que l’on ressent. La beauté ne se raconte pas, ne s’argumente pas. À la limite, elle ne se décrit pas. Elle se cueille dans la spontanéité du regard. «Tout le monde tient le beau pour le beau, affirmait Lao-tseu, c’est en cela que réside sa laideur.»Aux portes de l'Orient
Aussi riche et glorieux que soit son passé pharaonique, ou encore celui des cultures successives qu'elle a accueillies en inscrivant leurs traces dans la pierre et les monuments, l' Égypte souhaite également réserver à ses hôtes un autre visage: celui de la contemporanéité? Que nous ayons tendance à confondre Aménophis IV et Ramsès II, ou encore que nous mêlions les attributs d'Osiris et ceux d'Horus, personne ne nous en tiendra réellement rigueur. Par contre, une autre certitude s'impose: l' Égypte offre d'autres attraits "touristiques" dans le sourire inaltérable de ses habitants, la chaleureuse atmosphère de ses rues et de ses multiples commerces, la qualité et le professionnalisme de ses structures hôtelières, bref! son authentique sens de l'hospitalité.
Bien entendu, débarquant au Caire ou dans n'importe quelle ville de Moyenne ou Haute-Égypte, on entre de plain-pied dans la civilisation du bakchich (pourboire), du marchandage, de la débrouillardise, de l'inflation du verbe. Mais toutes ces moeurs, parfois hautes en couleurs, font partie du savoir-vivre local. Un service demandé ne reste jamais sans réponse, quand bien même déboucherait-il sur un Bokra in châ Allâh! («Demain, si Dieu le veut!»), voire sur un Bokra fî l-mechmech! ( «Demain dans l'abricotier», autrement dit: «Quand les poules auront des dents!»).
Cette Égypte au quotidien ne se réduit pas, elle non plus, à des formules toutes faites, ni aux «conseils pratiques» des guides touristiques qui répondent par anticipation à toutes les questions... sauf peut-être à celles que vous vous posez effectivement. Et c'est bien ainsi.
Pour qui aborde l'Égypte pour la première fois, la surprise peut être immédiate. Il se rend compte d'emblée qu'il vient de pénétrer dans un autre univers, une autre sphère culturelle où les repères habituels n'ont plus aucune consistance. Langue, rythme de vie, climat, tout concourt à vous rappeler que vous n'êtes plus en Occident, mais que déjà vous avez franchi le seuil du Machreq, de cette contrée du monde où le soleil se lève.

Les embarras du Caire
Tout circuit touristique de découverte de l'Égypte s'attarde évidemment sur la plupart des sites archéologiques majeurs, sans oublier au passage quelques jours de béatitude complète à bord de l'un de ces luxueux bateaux qui descendent ou remontent le Nil. Un détour du côté du barrage d'Assouan permet, en complément, une courte incursion dans l'Égypte contemporaine, les commentaires des guides locaux portant inévitablement sur la situation économique du pays (besoins en énergie, irrigation des terres, effets secondaires de la régulation des eaux du Nil, etc.).
L'itinéraire touristique au coeur de l'Égypte inclut également et fort heureusement un séjour plus ou moins prolongé dans la capitale du pays. Au programme: non seulement la visite du célèbre musée des Antiquités égyptiennes et de quelques mosquées (Ibn Touloun, Méhémet-Ali...), mais aussi et surtout une première plongée dans les rues et ruelles du Caire. Une telle expédition, aussi chaotique soit-elle, n'a rien d'un exploit à la portée des seuls initiés. Bien entendu, il faut respecter la règle du jeu, surtout dans les quartiers particulièrement touristiques comme Khan Khalîlî (souks). Toute personne ressemblant de près ou de loin à un touriste de passage est en effet un acheteur potentiel. D'où les sollicitations multiples et les incessants «Welcome!» auxquels il serait malséant de ne pas répondre. Au bout du compte, on se retrouve délesté de quelques livres égyptiennes et le bagage rempli d'objets et babioles en tous genres que l'on sera, malgré tout, heureux de déballer de retour au pays.
Que ce soit par ces voies obligées ou d'autres ruelles moins connues des touristes, il est bon de se laisser imprégner, autant que faire se peut, par la vie qui s'y exprime de mille et une manières auxquelles nous sommes vraisemblablement peu accoutumés.
Immédiatement, dès que l'on sort des zones résidentielles plus huppées, on se rend compte que la circulation au Caire tient plus du slalom permanent que de la paisible flânerie. Les rues y sont le reflet même de la vie à l'égyptienne: on y déambule, on y mange, on y marchande, on y joue, on y prie... on essaie aussi d'y frayer son chemin. Mais quel fatras inextricable de piétons, de véhicules de tous gabarits, de vélos, de taxis, de charrettes tirées par des ânes poussifs mais toujours aussi généreux, de gamins courant après leur ballon, d'autobus aux portes desquels sont souvent accrochés des grappes humaines!
Le nouveau métro a certes amélioré la situation. Mais la mégapole cairote souffre réellement d'asphyxie, ses infrastructures ayant été prévues pour... disons trois fois moins de population.
Grâce aux progrès de la scolarisation et de la course aux diplômes, la quasi-totalité des jeunes ne veulent pas retourner au balad (campagne). Ils préfèrent s'incruster dans la ville, augmentant considérablement les effectifs (et l'immobilisme!) de la bureaucratie, pour eux la seule issue possible, à moins qu'ils n'émigrent pour de bon vers l'Europe ou les pays du Golfe.
De très nombreux "cerveaux" ont ainsi quitté la mère patrie, temporairement ou de manière définitive. Mais comment en serait-il autrement dans un pays où le décollage économique apparaît encore actuellement comme une chimère, compromis qu'il est par une surpopulation qu'aucune mesure ne semble pourvoir endiguer, ainsi que par des troubles politiques récurrents, malheureusement dissuasifs pour les touristes de tous pays?


Dignité et humour
Que l'on ne s'y méprenne pas toutefois! Si les embarras du Caire engendrent fréquemment des situations inconfortables, voire des scènes à la limite du supportable (que seuls les malades du déclic photographique ont l'impudence de filmer), ils ne sont en rien synonymes d'une impitoyable lutte pour la vie. Dans la pauvreté, l'Égyptien reste digne, non défaitiste, solidaire. Il garde de surcroît, au tréfonds de lui-même, ce légendaire sens de l'humour qui récupère tous les événements personnels, familiaux, nationaux. La nokta (bonne histoire) fait intimement partie de l'âme égyptienne, comme un pied de nez aux aléas et ingratitudes de l'existence.
Oui, décidément, l'Égypte n'a pas fini de nous surprendre. Cette philosophie naturelle et spontanée, qui remet les vraies valeurs à leur juste place, est ingénieuse au point de trouver aux antagonismes les plus divers un terrain de conciliation. Nous ne battons pas seulement ici le rappel de toutes les civilisations qui, au fil des siècles, ont façonné l'Égypte: ère pharaonique, époque perse, influence romaine, judaïsme, christianisme, retour des Perses, arrivée de l'Islam, Mamelouks, Turcs, etc., pour aboutir à l'époque contemporaine. L'Égypte a l'extraordinaire faculté de tout assimiler, en restant elle-même, à l'image du Caire où se juxtaposent tradition et modernisme, luxe et extrême pauvreté, passé et présent, vie et mort.
En réalité, c'est surtout l'aptitude qu'a l'Égypte de rassembler les extrêmes qui peut confondre l'observateur étranger.
Dans sa géographie même – résultat de quel hasard? -, le pays est un étrange amalgame de désert et de verdure, de sécheresse et de végétation luxuriante. Creusant sa voie dans un sol désertique qui ne peut engendrer que la mort et la désolation, le Nil crée la vie jusque dans le moindre de ses méandres. Au terme de son périple, avant de rejoindre, comme à regret, les eaux méditerranéennes, il prend le temps de ralentir son cours pour s'agripper à cette terre qu'il a fécondée, formant le Delta de la Basse-Égypte.

Un peuple, plusieurs cultures
Sur le plan de la pensée, le paradoxe n'est bien entendu pas assimilable à cette symbolique de la vie et de la mort. Il n'empêche que les opinions les plus contrastées trouvent en Égypte, notamment au Caire, un terrain favorable à leur expression. Al-Azhar, par exemple, la plus célèbre université islamique , est un creuset des sciences de l'Islam. Elle accueille des cheikhs enturbannés provenant de toutes les contrées du monde. Dans le même temps, de nombreux intellectuels se forment à l'occidentale et s'éloignent du fondamentalisme islamique tout en se réclamant de la même religion musulmane.
Traversons la rue... et nous y trouvons un exemple encore plus éloquent sans doute: les Chrétiens, en tout premier orthodoxes, sont en Égypte très minoritaires, mais ils existent. Ils existent d'autant plus qu'une filiation directe relie leur nom à celui de leur pays: «Copte» (en arabe: qibtî) vient du grec Aiguptos, c'est-à-dire «Égyptien».
Les statistiques, leur interprétation surtout, varient très sensiblement que l'on se situe du point de vue officiel (l'Égypte est, selon les termes de sa Constitution, un État musulman) ou de celui des intéressés eux-mêmes. Mais quel que soit le chiffre retenu, les Coptes ont, en Égypte, pignon sur rue.
Passons sur les divergences doctrinales ou éthiques, tant musulmanes que chrétiennes, qui n'ont pas manqué de voir le jour. L'Égypte n'échappe pas à la logique orientale qui, sous bien des rapports, est un terrain propice aux querelles plus ou moins byzantines, à l'émergence des sectes ou même des schismes, à la confrontation en somme de toutes sortes d'hégémonies autochtones ou importées de l'extérieur.
Qu'il nous suffise ici de constater que les différentes cultures qui composent l'Égypte contemporaine se rassemblent dans un seul peuple. Le moment venu, ce peuple sait taire ses antagonismes pour se regrouper sous une même identité et une unique bannière. Il sait vibrer aux mêmes émotions, dans la joie comme dans la douleur, dans le rêve comme dans la vie, dans la routine comme dans l'événement national.


L'éternité traduite au présent
La Cité des Morts, au Caire, n'a pas droit aux circuits touristiques officiels. Heureusement, puisqu'il y aurait pour le moins quelque indécence à visiter un lieu faisant l'objet de tant de vénération, notamment le vendredi, jour saint de l'Islam.
Cette véritable ville dans la ville, dominée par la colline du Muqattam et la Citadelle, n'en est pas moins très révélatrice de l'Égypte profonde. Ce qui, ailleurs, ne serait qu'un simple cimetière devient ici un point de convergence (et même d'habitation), un lieu où se nouent et se dénouent certains événements importants de la vie quotidienne. Le célèbre romancier Naguib Mahfouz, Prix Nobel de littérature, s'en est admirablement fait l'écho.
L'Égyptien associe les morts à sa vie. Il vit avec la mort. Il la dramatise au besoin, la célèbre parfois. Mais toujours, cette rupture apparente ouvre sur le sanctuaire de l'au-delà.
Les Pharaons de jadis faisaient coïncider leur mort avec leur triomphe ultime, en édifiant des tombeaux destinés à défier les limites du temps. Sans faire appel à des raccourcis faciles, il nous semble que les fils du Nil vivent encore aujourd'hui, parfois de manière très explicite, de la même inspiration.
L'Égypte a traversé les siècles. Celle qui fut la «Mère du Monde» a dû affronter tant et tant de bouleversements au rythme des soubresauts de l'histoire. Toujours, elle a su rester elle-même. Al-sabr gamîl, al-sabr mouftah al-farag disent les proverbes égyptiens: «la patience est belle», «la patience est la clé du succès». Le temps qui passe, ce minuscule instant que l'on supporte ou que l'on sait attendre, a toujours pour l'Égyptien une saveur d'éternité. En définitive, rien n'a changé. Ou si peu...
Quoi de plus simple en vérité que les pyramides du plateau de Guizeh ? Mais quoi aussi de plus imposant que cette perfection géométrique sur fond de désert ?
Il se passe immanquablement "quelque chose" sur ce site unique au monde, un je ne sais quoi qui vous prend aux tripes et vous inonde du bonheur d’être là. Tout simplement là. Cette sensation connaîtra d’autres modulations au cours d’un périple le long du Nil, notamment à Karnak, Louxor et Abou Simbel. Mais au pied des majestueuses pyramides qui se moquent superbement des mercantiles à-côtés du tourisme, tout est différent.
L’Égypte, cette patrie du grandiose et de la démesure qui a conclu un pacte avec l’éternité, vivrait-elle non seulement dans les replis de notre grande histoire, mais aussi et d’abord en chacun de nous, au cœur de notre patrimoine intérieur ? Lors d’un voyage de découverte menant du Caire aux frontières de la Nubie, nul ne peut échapper à cet inventaire intime.
Contemplant l’énigmatique face du Sphinx qui, tourné vers le soleil levant, préside inlassablement aux destinées des fils du Nil, nous nous surprenons à redonner vie à des souvenirs ancrés dans un passé plus ou moins lointain. Puis, consciemment ou non, notre découverte de l’Égypte prend des airs de retrouvailles avec une civilisation connue et familière.
Mystère et simplicité, tels sont sans doute les deux mots-clés de ce pays qui nous accueille, amical et généreux, mais sans se livrer totalement lui-même.
Touristes d'une semaine ou plus, nous restons toujours les invités de l'Égypte. Elle ne se laisse réellement approcher qu'avec le coeur. Qu'elle s'offre à nous dans le faste de ses décors pharaoniques, dans l'atmosphère apaisante, presque irréelle, d'une croisière sur le Nil ou au travers de tant et tant de regards croisés dans les rues animées du Caire, elle ne peut laisser indifférent. On l'aborde en curieux peut-être, on ne la quitte pas indemne.
Au terme du voyage, il reste sans doute quelques souvenirs gravés dans la mémoire ou une belle collection de photos. Mais l'essentiel est ailleurs, dans cette part de nous-mêmes à laquelle nous donnons maintenant un nom, un visage peut-être...
Qalbî alâ Misr: nous partons de l'Égypte en l'emportant dans notre coeur. Nous y reviendrons, car elle nous manque déjà...

medium_coucher.jpg

05.01.2006

Du coeur à l'ouvrage



Tel le «voyage» inscrit dans la tradition séculaire des Compagnons, la rencontre d’autres cultures fait de plus en plus partie de la formation aux métiers du Bâtiment. On apprend aujourd’hui aux futurs bâtisseurs à voir plus loin que le bout de leur truelle ou de leur fil à plomb. Avec, en prime, une ouverture sur des programmes humanitaires où l’investissement professionnel et personnel dépasse la seule logique économique.
Illustration avec des apprentis du CFA du Bâtiment d’Orléans, engagés dans la construction d’une école à Cajamarca (Pérou), au cœur de la cordillère des Andes.
Ce reportage date déjà d’un peu plus de deux ans. Il n’en garde pas moins, me semble-t-il, sa valeur exemplaire.

Le Centre de formation des apprentis des métiers du Bâtiment d’Orléans (CFA Jean Fontaine) organise des chantiers humanitaires depuis 1996. Après plusieurs chantiers au Mali jusqu’en 2001, un autre projet fut élaboré, puis réalisé à Cajamarca, au nord du Pérou.
Cajamarca est une ville paisible d’environ 90 000 habitants, dans la cordillère des Andes, à 860 km au nord-est de Lima. L’altitude – 2750 m – peut poser quelque légère difficulté d’adaptation physique lorsque, quarante-huit heures auparavant, on faisait encore les cent pas dans la salle d’attente de l’aéroport de Roissy CDG. Mais l’acclimatation ne tarde pas, surtout si l’on a effectué la deuxième partie du voyage en autobus, avec un départ de Lima à 19 h et une arrivée le lendemain à 8 h, soit quelque chose comme treize heures de route. Le temps de voir venir en somme…
L'histoire a marqué cette «ville la plus espagnole du Pérou». En 1532, Atahualpa, le dernier cacique du fabuleux empire inca, y tombait aux mains de l'envahisseur espagnol. Bien qu'ayant touché la somptueuse rançon en or et argent exigée de son prisonnier, le chef des conquistadores, Francisco Pizarro, le fit lâchement exécuter par strangulation sur l'actuelle Plaza de Armas, au coeur de la ville, le 26 juillet (ou 3 août?) 1533.
Nous sommes très loin des sites touristiques majeurs du Pérou, tels que Cuzco, le «Chemin de l'Inca», le célèbre Machu Pichu et même, quoi qu'on en dise, Lima. Loin également de l'univers plus ou moins imaginaire dépeint par Hergé dans Les Sept Boules de cristal et Le Temple du Soleil.
Cajamarca n'en est pas moins réputée pour ses rues étroites et tranquilles, le style colonial de son architecture, la pureté de son air, ses fromages et ses sources thermales fréquentées par les costeños, habitants des villes surpeuplées de la côte du Pacifique. Quelques édifices méritent une visite: la cathédrale, le musée d'ethnographie, le complexe église-musée de Belén et, bien sûr, le Cuarto del Rescate où Atahualpa fut emprisonné.
Tout n’est pas rose pour autant dans cette ancienne cité inca, en dépit des perspectives de développement qu’aurait pu faire naître une certaine «ruée vers l’or». Là-bas, comme dans le reste du pays, le taux de chômage est élevé. Les petits métiers, faute de mieux, sont souvent un cache-misère, témoins de cette économie informelle que l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa définit comme «une réponse des pauvres à la discrimination dont ils [sont] victimes de la part d’une légalité chère et sélective».
Bien que la scolarisation y soit obligatoire jusqu’à l’âge de dix ans, le Pérou compte encore aujourd’hui 27 % d’analphabètes. Une fois satisfaite l’obligation de scolarité du premier degré, beaucoup d’enfants ne retrouvent pas le chemin de l’école, de par la volonté même de leurs parents qui les considèrent comme une force de travail utile pour la famille. Quant aux filles, nombreuses sont celles qui se retrouvent mères dès l’âge de quinze ans.

«Aylambo»
C’est dans ce contexte qu’a été élaboré, puis mis en route le projet franco-péruvien «Aylambo», du nom du parc à l’intérieur duquel il a été implanté, sur les hauteurs de Cajamarca.Objectif : la construction d’une école primaire publique en remplacement de locaux ne datant, certes, que de 1987, mais devenus totalement vétustes et inadaptés aux besoins élémentaires des enfants.
Après la construction, courant 2002, de trois classes accueillant aujourd’hui quatre-vingt-dix élèves, la seconde phase du projet englobait les dépendances de l’école : bureau, cuisine, sanitaires, préau.
Deux groupes d’apprentis français du Bâtiment s’y sont succédé, en avril-mai 2003. Les maçons (huit apprentis) furent évidemment les premiers à intervenir. Leur chantier a duré trois semaines. Puis la seconde équipe a pris la relève. Elle était composée d’un couvreur (1ère année de CAP), de deux plombiers (2ème année de Brevet professionnel) et de deux maçons-carreleurs (niveau Brevet professionnel). Deux apprentis hors-BTP (BTS action commerciale et BTS contrôle industriel de régulation automatisée) complétaient l’effectif.
Quant à l’encadrement technique, il fut assuré par un formateur en maçonnerie et un professeur de comptabilité lors du premier stage, puis par un formateur en couverture et un professeur de français pour le second stage.
Aujourd’hui, grâce à cet élan humanitaire, de jeunes Péruviens peuvent apprendre les premiers rudiments du savoir dans des conditions d’accueil n’ayant aucune commune mesure avec les locaux délabrés qu’ils fréquentaient auparavant. Froidement réaliste, Juan Medina Vargas, directeur de l’école, ajoute toutefois : «Nous ne savons comment remercier nos amis français pour le travail accompli. Il nous faudrait pourtant plusieurs classes supplémentaires pour accueillir tous les enfants de la région en âge d’être scolarisés.»

De solides motivations
Directement impliqués dans l’aboutissement d’un projet qui a eu le mérite premier d’exister, tout en étant une expérience unique en son genre, nos jeunes représentants du Bâtiment ont fait bonne figure hors de nos frontières. Les avoir vus à l’ouvrage, ne serait-ce qu’une journée ou deux, suffisait à convaincre qu’ils mettaient, au sens premier de l’expression, du cœur à l’ouvrage. Avec une fraîche et merveilleuse spontanéité et – le mot n’est pas ici galvaudé – une bonne dose de générosité...

Le deuxième stage, en mai 2003, a notamment connu quelques mauvaises surprises, du genre container de matériaux et matériel bloqué dans les dédales de l’administration douanière, ou absence momentanée d’un groupe électrogène pour la production d’eau chaude et les besoins du chantier. Résultat des courses : le chantier n’a pas pu commencer le jour prévu. Pour une période de deux semaines, cela faisait un peu désordre. Bien involontairement, on l’aura compris ! Ce à quoi nos jeunes apprentis ont rétorqué, à nouveau le plus spontanément du monde : «Coûte que coûte, ce chantier, nous le mènerons à son terme, dussions-nous pour cela travailler de nuit ou le dimanche. Nous avons pris des engagements ; nous les tiendrons !»
Autant dire que ces jeunes n’étaient pas les premiers venus. Outre le fait d’avoir obtenu l’aval de leurs différentes entreprises, d’être majeurs et volontaires, ils avaient dû, pour être recrutés, apporter la preuve de leurs solides motivations et d’une réelle autonomie dans l’organisation de leur travail. La priorité ayant été donnée à l’équilibre personnel et à l’aptitude à la vie de groupe, ce ne sont pas nécessairement les «premiers de la classe» qui ont été retenus. En outre, même répondant aux critères de choix, certains n’ont pas cru bon donner suite, vu l’imminence des examens de fin d’année scolaire.
Une telle démarche, d’un point de vue individuel ou collectif, n’est pas le fruit d’une improvisation ou d’un empressement passager. Elle est au contraire la preuve que les jeunes du Bâtiment, avec l’appui de leurs formateurs et de leurs entreprises, peuvent être les premiers intéressés par l’amélioration de l’image de marque d’une profession parfois trop méconnue, souvent mésestimée. «Quand on donne de sa personne, de son temps et de son énergie pour faire aboutir un projet humanitaire, tient à rappeler l’un des formateurs du groupe, on a droit à un autre qualificatif que celui de guignol !»


Et comment oublier le sourire de ces enfants péruviens, arrivant d’un pas rapide dans leur nouvelle école ? Une école construite pour eux, par des jeunes venus d’un ailleurs bien lointain…
«C’est super, nous confiait un stagiaire, un brin d’émotion dans la voix, de vivre ça !»
Il est ainsi des moments, ô combien intenses, qui ne se calculent pas, mais qui peuvent vous marquer toute une vie. Nous le savons pour l'avoir constaté quelque part dans la lointaine Amérique latine, là où des jeunes bâtisseurs ont sur aussi travailler avec leur coeur.

Par 60° de latitude Nord


Il est d'autres gens de la mer: ceux qui, pour le compte de compagnies de production, de raffinage et de distribution de gaz et de pétrole, explorent les entrailles de la terre. Grâce à une autorisation exceptionnelle de Total Oil Marine et sur recommandation de la société Forasol-Foramer, il m'a été donné de pouvoir rencontrer sur leur lieu de travail, courant 1995, quelques-uns de ces techniciens et spécialistes du forage. Au large des côtes d'Écosse, la vie à bord d'une plate-forme se confond peut-être, pour les habitués de l'offshore, avec la banalité du quotidien. Par son environnement particulièrement contraignant, par la richesse et la diversité des compétences auxquelles elle fait appel, on comprendra qu'elle puisse également apparaître comme hors du commun.

À quelque 160 km à l'est des îles Shetland et 400 km au nord-est d'Aberdeen (Écosse), Alwyn Nord est un champ de pétrole et de gaz naturel découvert en 1975 et exploité par Total Oil Marine p.l.c. pour le compte des sociétés Elf et Total. Les réserves récupérables de ce gisement ont été estimées à 200 millions de barils de pétrole (30 milliards de litres) et 27 milliards de m³ de gaz contenus dans cinq blocs géologiques distincts situés entre 3 000 et 4 000 m sous le fond de la mer.
À Alwyn Nord, comme dans tous les champs pétroliers de la mer du Nord, le pétrole et le gaz sont enfermés dans des roches-réservoirs d'où ils sont extraits. Ces réservoirs sont à la fois poreux (d'où capacité de stockage de la roche) et perméables (laissant passer facilement les hydrocarbures). Le taux de récupération est variable, autour de 45 %.
En cours d'exploitation, afin d'optimiser la production, lorsque la pression naturelle diminue, on a recours à des techniques d'injection d'eau. Ainsi maintenue dans le réservoir, la pression force le pétrole à sortir de la roche poreuse pour aller vers les puits de production.
Une fois traités, le pétrole et le gaz sont acheminés par pipeline. Après séparation, refroidissement et déshydratation, le gaz d'Alwyn Nord est transporté par des gazoducs jusqu'à Frigg, puis à la plate-forme intermédiaire MCP-01, et enfin au terminal de Saint-Fergus où il est livré à British Gas.
Quant au pétrole, il est pompé d'Alwyn Nord dans un oléoduc de 30 cm de diamètre jusqu'à la plate-forme de Ninian (distante de 16 km), puis acheminé vers le terminal de Sullom Voe, dans les îles Shetland. Le pétrole et les gaz de pétrole sont alors séparés, stockés et transportés par bateaux.

NAA et NAB
Le champ pétrolier d'Alwyn Nord a tout naturellement donné son nom à la structure sans laquelle prospection, forage et production seraient impossibles: la plate-forme. En fait, Alwyn comporte non pas une, mais deux plates-formes polyvalentes, aux fonctions bien spécifiques: NAA et NAB. Globalement, NAA est la plate-forme de forage et d'habitation, NAB étant celle de traitement et de production.
D'une hauteur de 94 m du niveau de la mer au sommet des derricks (224 m à partir du fond de la mer), la plate-forme NAA repose sur 32 piles enfoncées à 38 m dans le sous-sol marin. Installé en mai 1985, le support a reçu ensuite deux drilling rigs ou derricks construits par Ponticelli et mis en place le 19 avril 1986. Ils surplombent l'ensemble des têtes de puits, le maximum prévu étant de 40 emplacements. Ont pris place également le module boue et ciment, les équipements de mixage et de pompage, le poste de contrôle des systèmes de forage et les deux grues du pont principal pour le déchargement des bateaux ravitailleurs et le déplacement des équipements lourds sur la plate-forme.
La surface restante des superstructures de NAA est occupée par l'héliport (l'hélicoptère est en effet le seul moyen de transport du personnel et du matériel d'urgence), les quartiers d'habitation sur trois niveaux (chambres, restaurant, salles de détente, cinéma) et les différents services (bureaux, salle de soins, lingerie...).
Poids total opérationnel de NAA: 36 000 tonnes. Début des travaux de forage: fin 1986, les derricks ayant entre-temps été honorés d'un premier prix au Concours des plus beaux ouvrages de construction métallique.
NAB, la copie non conforme de NAA, a vu le jour en avril 1986, pour être mise en place le mois suivant et être opérationnelle à partir de novembre 1987. De dimensions plus modestes que son aînée (58,85 m du niveau de la mer au sommet des modules; poids opérationnel de 32 000 tonnes), elle repose sur un support classique en acier plus léger que celui de NAA. Sa superstructure se compose, sur plusieurs niveaux, de modules destinés au traitement du pétrole et du gaz produits par NAA et acheminés via une passerelle de liaison de 72 m de long. D'autres installations traitent l'eau de mer servant au refroidissement des équipements ainsi qu'à la remise sous pression des roches-réservoirs contenant du gaz et du pétrole. Sur NAB se trouve également la station de génération d'électricité, cinq fois plus puissante que celle de NAA et capable d'alimenter les deux plates-formes en énergie.
Alwyn fonctionne comme une véritable usine qui produit et traite le gaz et le pétrole, 24 heures sur 24, tous les jours de l'année, avec à son bord un équipage de 170 à 180 personnes.
Secondant et complétant toutes les interventions humaines liées au fonctionnement de cette usine, les systèmes informatisés de commande et de contrôle d'Alwyn sont parmi les plus perfectionnés de ceux utilisés en mer du Nord. Outre leur rôle essentiel lié à la sécurité (détection d'incendie ou de fuite de gaz, arrêt d'urgence de la totalité ou d'une partie des opérations en cours sur les plates-formes), leur fonction est d'assurer la régulation, l'affichage et l'enregistrement des principales activités de traitement. Depuis son clavier, l'opérateur peut ouvrir ou fermer des vannes, faire démarrer ou arrêter des pompes, accepter ou réinitialiser des alarmes, enregistrer ou analyser le déroulement des opérations...

Une confiance réciproque
Le contraste est saisissant lorsque l'on passe d'une plate-forme à l'autre. Déjà, les techniques mises en oeuvre y sont très différentes, presque sans aucune commune mesure. Mais c'est surtout l'atmosphère qui change du tout au tout. Sur la plate-forme de production, hormis la salle de contrôle, on ne rencontre pratiquement personne dans tout ce dédale impressionnant de réservoirs et de canalisations, ponctué régulièrement par des vannes et des instruments de contrôle. Sur l'autre par contre, à toute heure du jour et de la nuit, une équipe de travail s'affaire autour du puits de forage.
D'un côté, un bruit assourdissant et constant, dans un environnement que l'on croirait presque aseptisé tant l'enjeu de la sécurité est primordial; de l'autre, dans des conditions de sécurité qui ne tolèrent aucune improvisation, l'équipe de forage évolue, en prise directe avec les différentes couches rocheuses qu'il faut aller creuser à 2 000, 3 000 ou 4 000 m avant d'atteindre les zones pétrolifères.
D'un côté, l'informatique est omniprésente et la production est contrôlée par écrans interposés; de l'autre, la mécanisation n'a pas suppléé totalement la manutention et une série de manoeuvres qu'il faut sans cesse répéter tout en les adaptant aux aléas de la progression du trépan dans les entrailles de la terre. Ajoutez à cela, pour l'équipe de forage, un environnement particulièrement salissant, dû à la nature du travail à effectuer. C'est la boue qui, ici, est omniprésente, à savoir un mélange d'argiles, d'eau et de produits chimiques qui est envoyé dans le tube de forage pour maintenir la pression requise au niveau du trépan. Cette "émulsion inverse" (pourcentage supérieur à 50 % d'huile par rapport à l'eau) sert également à transporter jusqu'à la surface les cuttings, à savoir les déblais qui seront immédiatement analysés pour en contrôler la nature et y détecter l'éventuelle présence de pétrole.
La qualité de la boue injectée est déterminante pour l'efficacité du forage. Sa viscosité, sa densité, son débit et sa vitesse de sédimentation notamment sont des paramètres à contrôler en permanence compte tenu de la roche perforée et de la vitesse de progression de l'outil de forage. Sinon, la remontée des déblais serait ralentie ou imparfaite, risquant même de compromettre la poursuite normale des opérations de forage. Sur Alwyn, la gestion de l'hydraulique du forage est du ressort direct des techniciens de Total. Il n'empêche qu'une bonne connaissance des caractéristiques rhéologiques de la boue fait partie des attributions des foreurs (équipes Foramer), à commencer bien sûr par les chefs de chantier et les chefs d'équipe.

La sécurité d'abord
Dans la répartition des tâches, à quelque poste que ce soit, on ne peut qu'être impressionné par le contraste, presque la démesure, entre les dimensions gigantesques de l'outil de travail et la responsabilité de chaque intervenant. Le moindre geste, chaque manoeuvre peut avoir une incidence majeure sur le déroulement d'une opération. On comprendra dès lors l'importance première des consignes de sécurité, pour la protection du personnel tout d'abord, mais aussi pour celle des équipements et de l'environnement, cette protection ayant la «priorité sur toutes les autres activités».
Avant d'être embarqué à bord de l'hélicoptère qui l'acheminera sur la plate-forme, chaque employé doit suivre une formation intensive, à la fois théorique et pratique, aux consignes de sécurité. Cette formation est d'ailleurs réactualisée en permanence à bord de la plate-forme: chaque semaine, l'ensemble du personnel est soumis à des exercices de lutte contre l'incendie et d'évacuation d'urgence, avec utilisation des tenues de sécurité et de survie (combinaison isotherme, masque, etc.).
Alwyn Nord est équipée de douze canots de sauvetage pouvant transporter plus du double des personnes hébergées sur la plate-forme. Conçues pour résister aux flammes et à la chaleur, ces embarcations sont aptes à faire face aux conditions potentiellement difficiles de la mer du Nord. À proximité immédiate de la plate-forme, un navire assistance est équipé de matériel de lutte contre l'incendie et de dispersants anti-pollution. À son bord, l'équipage de 12 personnes est en outre formé pour les opérations de sauvetage d'hommes à la mer.
En complément de ces consignes globales de sécurité, chaque membre du personnel présent sur la plate-forme est soumis à des astreintes spécifiques. Sur les postes de travail, en dehors du module d'habitation, il est tenu de porter casque, gants, bottes et lunettes de sécurité. Alwyn a un infirmier à bord, secondé par des secouristes. Le bateau de secours est équipé d'appareils de réanimation et, si besoin est, on peut faire appel au médecin de la plate-forme voisine de Brent ou avoir recours à une évacuation par hélicoptère.
Les habitués du travail offshore connaissent très bien enfin les restrictions auxquelles ils sont soumis: interdiction de posséder des allumettes, des briquets, des produits inflammables... D'où également l'interdiction évidente de fumer, sauf dans le module d'habitation aux conditions de pressurisation spécialement adaptées.
Une anecdote personnelle pour compléter cet arsenal de restrictions. Lors de mon reportage à bord d'Alwyn, l'utilisation d'un appareil photographique me fut tout d'abord refusée. Puis elle fut autorisée, étant assortie de maintes précautions (pas de flash!), les composants électroniques et les batteries de l'appareil pouvant avoir une incidence incompatible avec les conditions rigoureuses de sécurité. Sur une installation où l'on est au contact immédiat d'une véritable bombe qui pourrait à tout moment, par négligence ou erreur humaine, exploser, on comprend que la sécurité soit l'affaire de tous et de chacun, à tout instant, sans aucune concession ou libre interprétation.

Vivre en mer
Dans le même temps, toutes les conditions de vie à bord d'Alwyn Nord sont aménagées pour être aussi agréables et confortables que possible. Le travail offshore n'est pas une sinécure. Les équipes interviennent selon des rythmes spécifiques à cette profession: 12 heures de travail quotidien et 12 heures de repos; 2 ou 3 semaines à bord et 2 ou 3 semaines à terre.
Les quartiers d'habitation d'Alwyn peuvent héberger en permanence un équipage de 216 hommes et femmes (celles-ci intervenant en hôtellerie et restauration, ainsi que dans certains postes administratifs), avec une capacité supplémentaire temporaire de 108 personnes. Tout ce personnel est placé sous l'autorité du directeur des installations en mer, qui a les mêmes responsabilités que celles d'un commandant de bateau... à une exception près: il ne peut pas marier les couples!
Les cabines de la plate-forme sont équipées chacune de deux couchettes superposées, d'un cabinet de toilette, d'un poste de télévision avec écouteurs individuels, voire d'un relais téléphonique. Elles sont bien entendu insonorisées et closes par des portes coupe-feu.
Le restaurant propose des repas «de qualité», avec quatre services: matin, midi, soir, minuit. Le ravitaillement en vivres est assuré par bateaux provenant d'Aberdeen, le voyage durant environ 24 heures en fonction des conditions météo. Seul interdit au menu ou dans les consommations individuelles hors du restaurant: les boissons alcoolisées. Par contre, des distributeurs de boissons fraîches ou chaudes sont en permanence à la disposition de tous, gratuitement.
Autres équipements disponibles: un cinéma de 70 places, des jeux vidéo, une salle de télévision, un gymnase et deux tables de billard.
Autre contraste évident et révélateur de la vie quotidienne à bord de la plate-forme: alors que le travail y est contraignant (bruit, boue, intempéries, risques...), les temps de récupération et de repos bénéficient de conditions de confort remarquables. Après les heures passées autour du puits de forage, la vie redevient normale. Ou presque... L'éloignement familial et l'isolement font bien sûr la différence. Mais il ne m'a pas semblé que cette solitude soit un poids psychologique constant. La vie quotidienne adopte plutôt un autre rythme, sans la moindre précipitation, respectant même des zones de silence. Loin de l'agitation et des sollicitations de la ville, peut-être apprend-on à mieux se connaître soi-même et à découvrir cette fabuleuse richesse qu'est la solidarité.